Paul Ricard, le bâtisseur: une vision moderne de l’entreprise – Ep 2

Paul Ricard est un entrepreneur visionnaire. Il construit après guerre, une entreprise moderne qui fait de ses salariés des actionnaires. Il veut bâtir pour durer.


Paul

“Salut Jacques, ici Paul Ricard. En tant que représentant de la boîte, je te fais une petite mise au point sur cette cassette. D’ici Lyon, tu auras tout le temps de l’écouter sur le trajet !” 

Jacques

“C’est quoi ça encore ?” 

Paul

“Dans un premier temps, je te fais un point sur la manière la plus convenable de vendre le pastis et ensuite je te ferai un topo sur la tenue vestimentaire. Eh oui, l’apparence c’est important : chemise bien repassée et toujours rentrée dans le pantalon ! Et faut soigner les cheveux aussi, t’es allé chez le coiffeur récemment ? 
Allez on y va, tu peux démarrer, en route pour Lyon !” 

Au cours de sa carrière, Paul distribue régulièrement des cassettes audio aux représentants de Ricard pour les briefer pendant leurs longs trajets à travers la France. Un peu comme un livre audio, il leur explique méthodiquement comment vendre le produit. 

Bienvenue dans la deuxième partie de l’histoire de Paul Ricard, le peintre et businessman marseillais qui n’abandonne jamais. Un récit librement adapté de Paul Ricard, le fabuleux destin d’un enfant de Marseille aux éditions Albin Michel. 

Retrouvez l’épisode 1 => Paul Ricard, le bâtisseur: La création d’un empire – Ep 1

Table des matières

Fin de la Seconde Guerre Mondiale, le retour de Paul Ricard

Deuxième décollage

Un nouveau modèle industriel

Le besoin de la solitude

Le départ

La relève

Épilogue

Paul Ricard, le bâtisseur: une vision moderne de l’entreprise - Ep 2

Fin de la Seconde Guerre Mondiale, le retour de Paul Ricard

À la fin de la guerre, Paul Ricard n’embrasse que de loin l’allégresse générale. Il n’a qu’une idée en tête : comment rouvrir son usine ? 

Il entreprend alors un voyage dans la France dévastée pour demander au gouvernement provisoire s’il compte abolir les mesures prises par Vichy et qui interdisent les boissons anisées. 

Mais forcément, il est mal reçu. 

Secrétaire général

“Non écoutez Monsieur Ricard, pardon mais là vous comprenez bien que la question de l’alcool, c’est le cadet de nos soucis !” 

Paul Ricard

“Mais je fais comment moi ? Je produis du pastis, merde ! Le whisky et le vin coulent à flots et ça pose de problèmes à personne !”

Secrétaire général

“Bon, cette conversation est terminée. Veuillez m’excuser, j’ai une réunion. Au revoir monsieur Ricard.”

Le pastis reste encore illégal pour quelque temps. Et comme tout produit illégal, il existe un marché noir. 

Le pastis coule à flots : même les bars en vendent clandestinement ! C’est là que Paul a une idée de génie. 

Un mec un peu bourré

“Hé boss, y a le téléphone qui sonne ! Et tu m’en remets un ?” 

Patron 

“Ouais deux secondes.
Allô ?”

Paul

“Bonsoir, ici Paul Ricard à l’appareil.”

Patron

“Ah bonsoir, vous désirez ?” 

Paul

“Je ne vais pas être long, j’ai une info à vous communiquer. Vous n’êtes pas sans savoir que la vente de pastis est illégale.” 

Patron

“Vous êtes de la police maintenant ?” 

Paul

“C’est tout le contraire ! Si vous privilégiez le Ricard aux autres pastis, je m’engage à payer l’amende en cas d’une descente de police. On est quittes ?” 

Paul contacte beaucoup de patrons de bar avec la même offre. Finalement, le Ricard est privilégié par rapport aux autres pastis. 

En tant que jeune entrepreneur, Paul réalise un voyage aux États-Unis qui va changer son regard sur le monde. Il est subjugué par l’immensité de New York et fasciné par l’usine Ford à Détroit dont le modèle le fascine. 

De retour en France, il est le premier à payer justement ses salariés en leur proposant des actions. Leurs salaires sont doublés et leur temps de travail réduit à huit heures. 

En Mai 1951, enfin, le gouvernement lève l’interdiction de la vente et de la fabrication de pastis à quarante-cinq degrés. Ce jour-là, les cloches ont sonné à Sainte-Marthe en signe de triomphe…

Paul

“Enfin … Les affaires vont reprendre les amis !! Santé !!”

Marie-Thérèse

“Mon Paul, je suis si heureuse…”

Paul

“Ne pleure pas ma chérie, la galère c’est derrière nous ! 
Ah, voilà maman…”

Joséphine Ricard

“Mon petit Paulo, sers un autre verre de pastis à ta maman ! Je suis tellement fière ! 
Tu vas faire de grandes choses !” 

Et la mère de Paul a vu juste. La page de la guerre est tournée pour de bon, Paul Ricard inaugure cette même année un nouveau siège social de 6 500 m2 ! 

Il va pouvoir mettre en place la croissance rapide qu’il envisageait. 

C’est le début d’une nouvelle ère pour Paul et le pastis Ricard. 

Paul Ricard, le bâtisseur: une vision moderne de l’entreprise - Ep 2

Deuxième décollage

1951, c’est l’année de l’inauguration du nouveau siège social qui regroupe tous les services de l’entreprise. C’est d’ailleurs un des plus modernes de France car il est équipé de l’air conditionné et de matériel IBM. Toutes les opérations sont automatisées : de la distillation à l’étiquetage ! 

C’est une période extrêmement fastueuse pour le business de Paul Ricard : les ventes explosent. 

La première année, dix millions de litres sont vendus. Ce volume monte à 20 millions de litres en dix ans et en 1965, c’est 30 millions de litres qui partent. 

En 1971, la société vend 60 millions de litres de pastis par an ! Inutile de préciser que dans ces conditions, il faut embaucher à tour de bras : en 1967, 1719 salariés travaillent dans l’entreprise de Paul. 

Pas de doute, nous sommes bien dans les Trente Glorieuses. 

La seule ombre au tableau, c’est que Paul ne peut pas placarder de grandes affiches pour le Ricard sur la route des vacances parce que ce genre de publicité est interdite. 

Qu’à cela ne tienne, l’imagination sans borne de Paul trouve le moyen de contourner la prohibition. Dans son atelier de dessin, il conçoit des affiches et des brochures qu’il fait afficher dans les bars et les cafés. 

Paul développe sa communication par l’objet. En fait, il crée des tonnes de produits dérivés : ça va des jeux de cartes aux cendriers, en passant par les casquettes et les porte-clés ! 

Les goodies Ricard s’imposent comme des must-have dans la vie quotidienne des gens. 

Un véritable braquage. 

Vous commencez à comprendre que rien n’arrête Paul Ricard donc vous vous doutez que c’est pas fini… ! Fasciné par le cinéma depuis les années 40, Paul crée sa propre boîte de production en 1949 et sort le premier film français en couleur !

Il réalise un autre coup de génie en investissant dans les relations publiques. Concrètement ça veut dire quoi ? Eh bien au lieu de communiquer par les médias, il s’associe à de gros événements culturels ou sportifs qui drainent une grosse audience. En 1951, il s’associe au Tour de France, l’événement sportif le plus populaire du pays. 

Il transforme un camion en une caravelle équipée de mâts jaunes et bleus au couleurs de Ricard. Le camion suit le Tour de France et se transforme en pavillon Ricard dès la nuit tombée ! La caravelle distribue en masse des bobs et d’autres tonnes de goodies aux spectateurs. C’est tout simplement de la pub ambulante. 

On arrive au climax de la démonstration au moment de la crise de Suez en 1956. Les stations-service commencent à être à sec mais il en faut plus pour impressionner Paul. 

Paul

“Je sais comment soulager la soif des parisiens.”

Incroyable mais vrai : il fait venir des chameaux aux couleurs de Ricard pour livrer les cafés de la capitale. 

Dans Paris, les piétons s’arrêtent net, complètement hallucinés. Les enfants poussent des cris de joie. À la radio et sur toutes les télés, on ne parle que des chameaux livreurs de pastis. 

Le succès est total. C’est l’apogée des ventes Ricard. Une sacrée leçon de marketing. 

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Un nouveau modèle industriel

Par souci stratégique, Paul Ricard réduit sa main-d’œuvre mais contrebalance en augmentant le nombre de représentants de sa société. Conséquence : il étend son hégémonie en France mais aussi dans les pays voisins. 

En 1965, 15% du volume total des ventes de la boîte sont générées hors de France. Ce n’est pas énorme, mais ces chiffres ne cesseront d’augmenter. 

La formation des représentants est une priorité pour Paul Ricard. Régulièrement, il publie un bulletin d’information de l’entreprise, Flash Ricard, qui explique les clés du succès à ses employés. 

Comme tout bon leader, il a compris que plus ses collaborateurs sont motivés, plus ils sont investis. Ainsi, en les tenant informés du développement de l’entreprise, il assure son bon développement. 

Il distribue des cassettes à ses représentants dès qu’ils ont un long trajet à effectuer ! 

Avec tout ça, on peut presque dire que Paul a transformé Ricard en une religion avec ses rites et ses coutumes.

L’esprit de l’entreprise Ricard repose principalement sur la virilité et la franche camaraderie.

Dans les années 50, il est devenu primordial de régler les coûts de transport en créant des centres de production régionaux. On voit ainsi s’ouvrir de nouvelles usines un peu partout en France : à Bordeaux, à Rennes, à Thiais ou à Dijon. 

Côté famille en revanche, tout s’effondre. Même s’il essaie de toutes ses forces d’être un père attentif, il ne parvient pas à être suffisamment présent. Puis le drame arrive : Jean-Pierre, son dernier enfant, perd la vie. Ce tragique événement éloigne Paul et Marie-Thérèse qui, sans divorcer, vivent désormais séparément. 

Paul Ricard transforme sa douleur en force de travail et redouble d’efforts : sa société atteint alors une stature internationale. 

En 1961, il prononce un discours face à son conseil d’administration.

Paul

“Mes amis, aujourd’hui je tiens d’abord à vous féliciter pour le travail extraordinaire que vous accomplissez jour après jour. La réussite est totale et n’existerait pas sans notre acharnement. Pourtant, nous ne pouvons pas tourner le dos à notre véritable ambition.
Nous ne sommes plus seulement le pastis de Marseille ou le pastis français. Nous allons devenir le pastis DU MONDE !!
C’est pourquoi chers amis, j’ai l’honneur de vous annoncer que Ricard va entrer en Bourse !!” 

En 1962, l’introduction en Bourse est un succès retentissant. 

352 000 actions sont émises au prix de 50 francs. Entre les premiers trimestres de 1961 et de 1962, les actions augmentent même de plus de 100% ! 

En septembre 1965, la société dépasse les 400 000 000 de francs ! Oui d’accord ce sont des francs, mais c’est quand même énorme. 

Il y a de quoi faire tourner la tête de l’homme le plus sain d’esprit pour le rendre complètement mégalo mais Paul Ricard n’oublie pas ses salariés ! Il entretient d’ailleurs une relation toute particulière avec Modeste, sa femme de ménage, qu’il connaît depuis l’enfance. 

Paul

“Salut Modeste, ça va aujourd’hui ?”

Modeste

“Ah Paul tu es là. Tu es pressé ? Parce que j’ai quelque chose à te demander…” 

Paul

“Mais bien sûr, dis-moi tout.” 

Modeste

“Tu sais, j’ai beaucoup d’actions dans la société…” 

Paul

“Oui je sais. Tu as gardé celle de ton père et de ton mari quand ils nous ont quittés comme je te l’avais suggéré ?”

Modeste

“Oui, je suis toujours tes conseils.” 

Paul

“Bien. Et tu voulais me dire autre chose ?” 

Modeste

“Eh bien hier, j’étais avec des amis et… Ils m’ont dit que j’étais millionnaire. J’ai cru qu’ils se moquaient de moi mais ils m’ont expliqué que mes actions valaient 1000 fois plus qu’avant la Bourse de Paris… Paul, je n’ai pas dormi de la nuit, je calcule et recalcule jusqu’à me rendre folle…”

Paul

“Modeste, respire. Tu es riche, comme tous les anciens employés de la société. Je dirais même que tu es cinquante fois millionnaire. “

Modeste

“Cinquante fois millio… quoi ??”

Paul

“Si tu me permets le jeu de mots, ce n’est pas une somme modeste, Modeste. Je t’apporte un verre d’eau peut-être ?” 

Modeste

“Avec plaisir…
Paul !”

Paul

“Oui ?” 

Modeste

“Merci.”

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Le besoin de la solitude

Ricard est désormais un leader incontesté. 

Bien qu’il apprécie la compagnie, la notoriété pèse parfois sur les épaules de Paul. Il sent parfois l’appel de la solitude.

Grâce à sa fortune, il devient propriétaire de l’île de Bendor. Située à quelques centaines de mètres de la côte et du village de Bandol, l’île n’est qu’une étendue déserte de rocaille. Mais l’idée de prendre du temps pour travailler sur cette île désertique l’enchante particulièrement. En effet, Paul Ricard a parfois besoin de silence. 

Paul Ricard a également le syndrome du bâtisseur et bien qu’il ait pensé à y construire une maison pour sa famille, il décide d’y faire un hôtel. 

Il imagine et conceptualise tout : des couleurs, un style méditéranéen, une galerie d’art, un musée, un théâtre, des bars et des restaurants, il est inarrêtable ! Et ce n’est pas tout : il apprend plus tard que l’île voisine est en vente, ni une ni deux, il l’achète ! 

Pour cette île plus vaste, il a des projets grandioses, qui impressionnent son architecte.

Paul

“Je pense qu’on peut transformer cette île en un centre touristique.”

Architecte

“Oui pourquoi… mais l’accès à l’île est difficile…”

Paul

“Ce n’est pas un problème : le grand hôtel sera doté d’un port à envergure internationale. 
Tiens d’ailleurs, je me vois bien y amarrer mon trois-mâts…”

Cette scène peut paraître surréaliste mais malgré tout ça, Paul reste un homme simple. 

Il se fiche de la célébrité et des paillettes qui vont avec. D’ailleurs, chez lui, pas de mobilier extravagant et tape-à-l’œil : il n’est pas matérialiste et sa maison exclusivement fonctionnelle. Il n’a pas non plus pris la grosse tête, loin de là. 

Paul

“C’est calme aujourd’hui.”

Le chef pâtissier

“Per-sonne ! À part les deux anglais là-bas, mais ça va se remplir, un ferry arrive dans une demi-heure” 

Anglais

“Excuse-me sir ? Pouvons-nous avoir deux steaks please ?” 

Le chef pâtissier

“Ah sorry mais je fais de la pâtisserie moi. Le steak c’est pas possible aujourd’hui, on a pas notre cuistot ! À moins que Paul Ricard fasse le steak mais c’est un peu comme si vous demandiez au président de laver votre voiture hahahaha

Paul

“Eh ben détrompe-toi.
Le steak, plutôt saignant ou à point ?” 

Ce jour-là, Paul Ricard fait cuire deux steaks et offre même l’apéritif aux anglais !  Il ne fait aucun reproche au chef pâtissier. Mais en fin de journée, ce dernier est congédié…

À cette époque, Paul travaille beaucoup sur l’île de Bendor, profitant du calme et de la solitude. Mais sa vie va être marquée par un événement tragique. 

Un jour, alors qu’il survole la Camargue avec son fils, son hélicoptère s’écrase. 

Son fils s’en sort avec quelques égratignures, mais Paul a la mâchoire fracturée. Pendant six mois, il ne peut plus parler et doit communiquer par écrit. 

Le 15 novembre 1968, Paul invite un journaliste de Paris Match à Bendor pour une longue interview. Le journaliste n’a alors aucune idée de ce que Paul s’apprête à lui dire et l’annonce a l’effet d’une bombe…. 

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Le départ

Paul annonce au journaliste qu’il s’apprête à quitter Ricard. 

Pourquoi un homme si talentueux, riche et respecté démissionne-t-il en pleine gloire ?

Le lendemain, Paul rédige sa lettre de démission avec l’aide de sa secrétaire. Il reçoit alors un coup de fil de son fils, Patrick. 

Patrick

“Allô papa  ? Je viens de voir la une de Paris Match, qu’est-ce qu’il se passe ?” 

Paul

“Oui, j’allais vous prévenir. Je sais que c’est une décision radicale, mais c’est la mienne et rien ne pourra me faire changer d’avis.” 

Patrick

“Mais papa, tu peux pas nous faire ça. C’est notre entreprise familiale. Tu nous as élevé dans le culte du travail pour qu’on te succède et tu claques la porte comme ça, sans prévenir personne ! Qu’est-ce qui te prend, ça ne te ressemble pas !” 

Paul

“Patrick, j’entends ta détresse mais ce n’est pas toi qui va me dicter la bonne conduite. Je suis le patron, je décide de partir, c’est mon choix et tu dois le respecter.” 

Le lundi suivant, Paul annonce publiquement son départ lors d’une conférence de presse. Sur ce, il donne rendez-vous à Patrick à la conférence de presse qu’il tient le lundi pour annoncer publiquement son départ.

18 novembre 1968.

Un monde fou se presse devant les salons du château de Saint-Marthe pour assister à la conférence. 

Patrick Ricard enrage en faisant les 100 pas : son père ne peut pas partir, il va forcément changer d’avis. Cette situation est absurde, cette mascarade est un mauvais rêve et il va se réveiller. 

Mais ce n’est pas un cauchemar et Paul Ricard prononce son discours de démission. 

Paul

“Je suis fatigué de l’opposition entre mon entreprise et le système en place. Je déplore le manque d’efficacité du gouvernement dans tous les domaines, son incapacité à construire des écoles en nombre suffisant, à renforcer le réseau routier ou à développer les lignes téléphoniques pour améliorer les communications. À quoi servent les taxes que nous payons ? 
Oui, j’ai certainement fait des erreurs. Je vous jure qu’elles étaient involontaires, car j’ai toujours espéré faire du bon travail. Si je n’ai pas réussi, c’est que je ne devais pas réussir.
Aussi, c’est avec la conscience tranquille que je jette de temps en temps un œil au passé. J’ai eu la chance de vivre à une des époques les plus intéressantes de l’histoire. Quand je pense à l’avenir, au monde de demain, je suis convaincu que d’autres jeunes gens, mieux préparés à cette nouvelle vie se jetteront dans la mêlée pour tracer leur chemin.
C’est la vie. Les hommes passent comme les jours.”

Le discours engagé de Paul fait mouche et il quitte l’entreprise en paix. 

Pourtant, il tombe malade peu de temps après. Une simple coïncidence ? Peut-être pas… 

Aucun médecin n’est capable d’expliquer ses douleurs aux bras ou aux épaules. Il s’avère qu’il n’existe pas de remède contre sa maladie. 

Convaincu que la proximité de la mer ne lui fait pas du bien, Paul s’installe sur les hauteurs de Bandol. L’endroit est pittoresque et reculé. Le lieu idéal pour un ermite. 

Il n’a même pas de téléphone ! Le jour, il peint et, le soir, il contemple les étoiles en essayant de se rappeler le nom des constellations qu’il a appris dans sa jeunesse. 

Cette vie fruste dans une solitude voulue lui laisse aussi le temps de ressasser ses récentes décisions. Il justifie sa démission en se persuadant qu’il était épuisé, qu’il n’en pouvait plus, qu’il n’avait pas le choix. Il ressasse et sent qu’il est temps pour lui de préparer sa succession. 

Depuis sa demeure isolée, Paul Ricard envoie des lettres pour conseiller son fils Bernard. Ce dernier l’a remplacé, mais il est très différent de son père. Plus calme et moins obsessionnel. Petit à petit, Bernard détourne Ricard de son produit phare, le pastis, pour l’orienter davantage vers les marchés du vin et du champagne. 

Les relations père-fils commencent alors à se détériorer… 

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La relève

Un an plus tard, la situation a dégénéré entre Paul et Bernard. 

Paul pense que son fils n’agit pas dans l’intérêt de la société. Le comble est atteint lorsque Bernard prend la décision de contracter un énorme emprunt pour acquérir les champagnes Lanson. Cette fois, c’en est trop. 

En plus, Paul apprend la nouvelle dans le journal. Son fils a obtenu soixante millions de francs de prêts bancaires pour l’acquisition, brisant un de ses préceptes sacrés : celui de ne JAMAIS recourir aux banques ! 

Paul

“Bernard, tu es fou, tu es inconséquent, tu n’es pas digne de cette entreprise !!”

Bernard

“Ah oui c’est ce que tu penses ? Eh ben tu sais quoi cher papa, tu peux te la mettre au c** ta société d’alcooliques !”

En octobre 1971, Bernard Ricard donne sa démission. Il n’en peut plus de se plier aux désirs de son père. Travailler dans l’ombre du patriarche se révèle être au-dessus de ses forces.

C’est Patrick, le cadet, qui reprend Ricard. Il est beaucoup plus proche de son père et leur rapport plus équilibré. 

Les deux hommes ont alors l’idée d’une alliance avec Pernod, le grand concurrent pour faire face aux autres concurrents comme le Whisky ou autres spiritueux. Pour Paul comme pour Patrick, il est temps de consolider une alliance pour que le Pastis soit mieux représenté et défendu.

Le mariage entre Pernod et Ricard est scellé en 1974. Paul Ricard et Jean Hémard concluent un véritable traité de paix, mettant fin à des décennies de rivalité entre les deux grands noms de l’industrie du pastis.

À eux deux, ils vendent 100 millions de bouteilles par an et constituent 55% de tout le marché de l’apéritif en France.

Le groupe se fixe comme objectif la diversification et la croissance à travers l’expansion mondiale. Le but est de réaliser 50% du chiffre d’affaires à l’international. 

En 1998, les ventes s’élèvent 3,14 milliards d’euros et en 2008, elles atteignent le chiffre époustouflant de 7 milliards d’euros pour près de 20 000 employés ! 

Paul a été le visionnaire. Patrick permet à la société de franchir un cap grâce à une stratégie ambitieuse. Il transforme une entreprise familiale en géant mondial. Un tour de force. 

Patrick réalise une série d’acquisitions, à commencer par l’achat de l’américain Austin Nichols, peu de temps après être arrivé aux commandes du groupe. Il s’implante ainsi sur le marché des États-Unis

Suivent le rhum Havana Club, l’américain Seagram et le britannique Allied Domecq avec les gin Beefeater ou le Malibu puis les Champagne Mumm et Perrier-Jouët ou encore Absolut Vodka.

Paul Ricard est fier de son fils : c’est un homme audacieux et ambitieux. Patrick dispose désormais d’un groupe doté de marques au pedigree impressionnant.

Paul Ricard est rassuré, il peut enfin passer la main et prendre une retraite … bien méritée ! 

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Épilogue

Mais pour un homme tel que Paul, la retraite ne peut pas être synonyme d’inaction ! 

Paul se présente donc au conseil municipal de son village, Signes, et occupe le poste de maire pendant huit ans ! Il prend son rôle très à cœur. 

Il continue de bâtir : il participe à la construction d’un circuit automobile de 1,8 km qui devient vite une référence internationale. 

Quand il a besoin d’être seul, il se réfugie dans sa maison sur les hauteurs et peint sans relâche. 

Quand il a besoin de prendre du bon temps, il taille un bout de fromage et de saucisson sur un coin de table. Bien plus agréable qu’un restau cinq étoiles ! 

Paul Ricard meurt en paix le 7 novembre 1997, à l’âge de 88 ans. Il est enterré sur l’île des Embiez. Sa tombe est une simple dalle de roche brute perchée en haut d’une falaise.

Elle n’est pas luxueuse mais solide. Elle est simple, mais puissante. Elle est à son image.

Pour la cérémonie, les membres du clan Ricard sur 4 générations se retrouvent. Ils gravissent le sommet de l’île où repose Paul. On distribue des verres et on les remplit de Ricard. Puis les membres de la famille lèvent le verre et entonnent une chanson : 

“Ô toi, Saint Marthe Reine du Pataclet
Sers, avant qu’on ne parte
Un bon Ricard, bien frais
Ave, ave, ave 5 volumes d’eau
Aux hypocondriaques
Tu redonnes la joie
Tu préviens les attaques
Et les crises de foie.
Ave, ave, ave, avec 5 volumes d’eau”

Ça, c’est l’hymne des Ricard. 

Et je peux vous assurer que c’est toute une histoire. 

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Notes

Paul Ricard Robert Murphy (Auteur) Le fabuleux destin d’un enfant de Marseille – Essai (broché)

Paul Ricard — Wikipédia

Circuit Paul-Ricard — Wikipédia

Table des matières

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