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Lamborghini vs Ferrari : Comment un client humilié a créé un concurrent ?

Quand Enzo Ferrari humilie son principal client en 1960, Ferruccio Lamborghini, il ne s’attendait pas à ce que celui-ci créé un concurrent. Il l’a fait avec succès.


17 avril 1960 – Italie – Près de la ville de Modène – Maranello.

L’entrée de l’usine Ferrari affiche son cheval mythique.

Ce fils de paysans au visage carré entre le pas pressé dans l’usine.

Mais Ferruccio, ce matin-là, n’est pas du genre à s’attacher à ces détails.

Il hèle la secrétaire à l’entrée des bureaux:

“Je suis Ferruccio Lamborghini et je suis venu voir Enzo Ferrari. Je suis un client”.

La secrétaire le regarde un instant étonnée… Enzo Ferrari n’a pas de RDV mais il est bien dans son bureau. L’air décidé de l’homme la convainc d’appeler.

Enzo, le commendatore, accepte de recevoir ce client récalcitrant qu’il connait bien.

Ferruccio tape à la porte puis entre.

Enzo Ferrari est assis à son bureau, cheveux blancs gominés en arrière et grosses lunettes carrées. Des photos et des miniatures de voitures occupent tout le bureau.

Ferruccio s’assoit et enchaîne.

“Enzo, C’est la 4e Ferrari que j’achète. Et ta voiture a encore un problème d’embrayage”.

Enzo, le regarde, et répond sans sourire :

“Ce n’est pas la voiture, le problème, mais le conducteur ! Si tu veux, je peux te donner des cours pour conduire une Ferrari.”

Ferruccio est furieux.

Il s’agit et tape du poing sur la table.

“Mais non c’est ta voiture… et je n’achèterai plus jamais de Ferrari.”

Ferruccio se lève.

Enzo, le regarde avec mépris et lui répond:

“Contente-toi de fabriquer des tracteurs et laisse le reste aux vrais professionnels !”

Ferruccio, interloqué, tourne les talons et claque la porte.

Bienvenue dans cet épisode sur une des plus grande rivalité de l’histoire de l’automobile, la rivalité qui oppose depuis 60 ans, Ferrari et Lamborghini. Ou comment Enzo Ferrari n’a pas écouté les conseils d’un de ses plus fidèles clients et l’a transformé en concurrent.

Table des matières

Ferruccio Lamborghini

Ferruccio et les Ferrari

La confrontation

Le dénouement – Le lancement de Lamborghini

Épilogue : rivaux jusqu’à la mort

Ferruccio Lamborghini

Ferruccio Lamborghini naît en 1916 d’une famille de viticulteurs plutôt aisée. Mais contrairement à ses parents, il n’est pas intéressé par l’agriculture mais par les machines.

Ce contadino, simple fils de paysan, a pourtant tous les attributs de l’homme de la terre.

Bon sens, robustesse et rudesse.

Et donc, fasciné par les machines, il poursuit des études d’ingénieur à Bologne.

Puis pendant la 2e guerre mondiale, il travaille pour l’armée de l’air italienne. Fait prisonnier par les Anglais sur l’île de Rhodes, le soldat Lamborghini se révèle un mécanicien de génie et s’occupe du parc automobile et d’avions de l’île.

À son retour en Italie, en 1946, Ferruccio sait tout faire avec les véhicules. Il ouvre alors un petit garage dans sa ville natale de Cento, entre les villes de Bologne et Modène.

Très vite, ses affaires sont florissantes. Dans une Italie meurtrie par la guerre, son sens de l’improvisation mécanique fait merveille. Il réussit à faire du presque neuf avec du très vieux, à redonner vie à des moteurs à bout de souffle.

Mais Ferruccio est aussi un passionné d’automobile et se lance même dans une petite carrière de coureur automobile.

Brescia, 2 mai 1948. Course des Milles Miles.

Ferruccio est nerveux.

Il fait vrombir le moteur de sa Fiat 500 Topolino et regarde son équipier, Baglioni lui sourire.

Sous les applaudissements de la foule, la petite Fiat s’élance.

Après quelques tours, dans les rues de la ville, la voiture s’encastre dans la salle d’un restaurant.

C’est un Lamborghini furieux qui émerge de la voiture, groggy mais sain et sauf.

Il jure.

Mais il comprend aussi qu’il n’est pas fait pour conduire des voitures de sport mais bien pour les construire.

C’est d’abord des tracteurs qu’il va construire.

Lorsqu’il revient chez lui, son père lui dit calmement:

“Fils, j’ai besoin d’un tracteur”

Puis, en découvrant sur la route de son voyage de noces, les énormes stocks de matériels militaires à l’abandon, il a une idée de génie : utiliser des pièces de récupération puisées dans les surplus militaires.

Le premier modèle, fabriqué pour son père, est un véritable patchwork de pièces éparses (moteur Morris, boîte General Motors, pont arrière Ford) qui fonctionne à merveille.

Puis il achète des véhicules militaires réformés à l’abandon pour les transformer en tracteurs agricoles, secteur alors en plein développement.

Le bouche à oreille fait la suite.

Ferruccio fonde la société Trattori Lamborghini.

Dans une Europe en pleine reconstruction, il fait fortune en moins de dix ans.

Il devient même le troisième industriel fabricant de tracteurs en Italie derrière Fiat et Ferguson

Ferruccio est désormais riche mais ne veut pas s’arrêter là.

Le taureau, son signe astrologique et son logo, voit plus loin.

Il se lance dans l’étude d’un hélicoptère.

L’administration refuse d’homologuer le prototype.

Déçu mais pas découragé, il réinvestit dans une usine de matériels de chauffage. C’est un nouveau succès qui lui vaut le “Mercurio d’oro”, une des plus hautes distinction de l’Etat italien, donnant droit au titre honorifique de “Commendatore”.

Il peut désormais se consacrer à sa véritable passion, l’automobile.

Ferruccio et les Ferrari

Avec sa nouvelle richesse, Ferruccio collectionne les voitures.

Mercedes, Jaguar, Maserati, etc.

Mais, sa voiture préférée est la Ferrari 250 GT.

Avec ses belles formes, sa simplicité et sa vitesse, la 250GT lui plaît tellement qu’il en achète 4.

Il exhibe la voiture comme un trophée.

Chaque réunion en ville est l’occasion de conduire sa Ferrari.

Un trophée qui lui pose de nombreux problèmes.

Lui, le mécanicien de génie, perçoit les manquements de la voiture d’Enzo Ferrari.

En particulier l’embrayage qui casse.

Qui plus est, cette voiture est construite avec des pièces de qualité médiocre !

Pourtant Ferrari, en cette fin des années 1950 en Italie, est la voiture de luxe qui dépasse toutes les autres, à la fois élégante et bestiale. C’est LA référence du marché.

C’est Enzo Ferrari, ancien pilote de course d’avant guerre, qui a fait de Ferrari une référence.

Et Enzo Ferrari est un homme arrogant et fier dans cette Italie d’après- guerre.

Il dirige d’une main de fer sa marque et son écurie automobile.

Il faut dire qu’il s’est fait seul et contre tous.

Octobre 1959 – Maranello

Bureau de Enzo Ferrari.

Girolamo Gardini, le directeur commercial, regarde froidement Enzo et lui lance :

“Je ne peux pas travailler avec votre femme, commendatore, ça sera elle ou moi. Elle veut nous imposer des idées farfelues et a déjà poussé plusieurs salariés à partir !”.

Enzo Ferrari fixe le petit homme brun en face de lui.

“Vous pouvez sortir de cette pièce, vous êtes renvoyé. C’est moi qui ai décidé de proposer à ma femme de travailler ici !”.

Le commendatore est un dirigeant tyrannique qui écoute peu ses équipes. Il parle et impose.

Avec le départ de Gardini, 5 autres cadres importants de la société partent. C’est une catastrophe pour Ferrari.

Enzo n’en a cure.

C’est lui le boss.

Il saura se reconstruire.

Pourtant, une autre catastrophe se prépare pour Ferrari.

Une catastrophe qu’il va lui-même provoquer par son arrogance et sa fierté.

Une catastrophe qui se présente un matin du 17 avril 1960 à la porte de son usine.

Un certain Ferruccio Lamborghini, un client fidèle veut lui parler.

La confrontation

C’est un Ferruccio, énervé qui pénètre dans le bureau d’Enzo Ferrari dans l’usine de Maranello ce matin-là.

Malgré les plaintes de Ferruccio, Enzo le regarde et lui lance :

“Contente toi de fabriquer des tracteurs et laisse le reste aux vrais professionnels !”

Le taureau n’en revient pas d’être traité de la sorte alors qu’il est un des meilleurs clients de Ferrari.

Il regarde une dernière fois Enzo avec colère puis se retourne et claque la porte.

Il descend les escaliers du bureau à grand pas puis démarre sur les chapeaux de roue sa Ferrari 250 GT.

Un comble !

Arrivé chez lui, 40 km et 20 mn après, il est toujours autant en colère.

Il commence à faire les 100 pas et continue de jurer.

Il passe alors dans son usine de tracteur et regarde la ligne de fabrication. Les pièces qui s’assemblent les unes après les autres… pour construire un tracteur.

Mais cela pourrait aussi être une voiture.

Il regarde encore de longues minutes la chaîne de montage et les ouvriers s’agiter.

Il sait qu’il peut aussi le faire.

Bien décidé à laver cet affront, il prend une décision qui va changer sa vie :

Il va construire des voitures qui seront encore meilleures que celles de Ferrari.

Jamais plus il n’aura à endurer cette humiliation.

Il va lui faire payer et lui faire payer très cher.

Il convoque sa famille le lendemain pour un dîner et annonce devant tout le monde:

“Après voir vu Enzo Ferrari et m’être plaint de son embrayage, il m’a délibérément insulté. J’ai donc décidé de lui montrer que, moi, le conducteur de tracteur, je suis capable de construire de meilleures voitures que lui”.

Sa famille en reste bouche bée.

Ok, construire des tracteurs ou des systèmes de chauffage… mais des voitures de luxe alors qu’il n’a jamais rien fait de similaire et que Ferrari a plus de 10 ans d’avance !

Certains membres essaient de s’y opposer mais Ferruccio les balaie d’un revers de la main.

Il est décidé, il fonce.

Quand le taureau a une idée en tête, il ne lâche rien.

Il ira jusqu’au bout.

Ferruccio investit une bonne partie de sa fortune et fonde le 1er juillet 1963 dans la banlieue de Modène, Automobili Lamborghini.

L’aventure est lancée.

Le dénouement – Le lancement de Lamborghini

Ferruccio s’est lancé une mission: fabriquer une voiture plus rapide et de meilleure qualité que celle d’Enzo Ferrari.

Sant’Agata – Modène – Août 1963.

L’usine Lamborghini est un véritable chantier et la dizaine de personnes qui s’agitent dans tous les coins n’y change rien.

3 ingénieurs se réunissent avec Ferruccio ce matin-là dans les bureaux.

Paolo Stanzani, tout juste diplômé de l’Université de Bologne, Gian-Paolo Dallara arrivé de chez Maserati et surtout Giotto Bizzarrini, le légendaire concepteur de la Ferrarri 250 GTO qui a quitté Ferrari en 1961 avec fracas.

Les 3 ingénieurs sont inquiets car les délais que leur demande Ferruccio sont durs à tenir.

“Ferruccio, tu veux une automobile qui soit plus performante, plus belle, mieux construite, avec un meilleur V12 que les Ferrari et le tout en quelques mois. Pour l’instant, nous sommes plutôt dans un chantier.”

Le taureau les regarde et sans sourciller leur répond:

“Vous avez toute l’infrastucture et les moyens pour construire cette voiture. Cette usine est probablement l’usine automobile la plus moderne d’Europe !”

Et c’est effectivement le cas en 1963 !

L’usine que Ferruccio a construite surpasse tout ce qui a été construit auparavant.

Machine, automatisation, matériel. Ferruccio s’est inspiré des meilleures pratiques notamment aux Etats-Unis.

Finalement la jeune équipe, 24 ans de moyenne d’âge, réalise des prodiges et tient les délais… Elle teste notamment des innovations et des solutions audacieuses pour l’époque.

Salon de Génève de l’Automobile Octobre 1964.

Les 3 ingénieurs et toute l’équipe de Lamborghini sont excités devant une foule de curieux.

Le taureau regarde la foule avec un grand sourire et d’un grand geste retire le drap sur le 1er modèle de Lamborghini, la 350 GT (Gran Turismo). Il déclare d’une voix forte:

“Voici le 1er modèle de Lamborghini, une voiture révolutionnaire !”.

C’est un murmure de surprise et de ravissement qui émane de la foule puis des applaudissements nourris.

Les formes de la voiture sont totalement nouvelles. Les performances aussi.

Mais les ventes ne suivent pas.

Ferruccio veut frapper un grand coup avec sa 2e voiture.

Il veut créer l’événement pour entrer dans le club très fermé des constructeurs de prestige.

La révolutionnaire et sublime Miura présentée en 1966 va lui fournir ce sésame.

Du jour au lendemain, le nom Lamborghini est mondialement connu, inspire le respect et l’admiration et nourrit tous les fantasmes. Les commandes affluent à Sant’Agata et la marque en profite pour se constituer une gamme.

La Lamborghini Miura est le 1er vrai modèle révolutionnaire : moteur arrière V12 transversal, 350 ch, et avec 290 km/h, elle est alors la voiture la plus rapide du monde.

Le mythe Lamborghini est né.

Suivent alors la Lamborghini Countach et d’autres modèles qui feront la renommée de la marque.

Ferruccio a gagné sa bataille. Il a montré en l’espace de quelques années qu’il pouvait faire des voitures de luxe.

Et la rivalité avec Ferrari ne s’arrêtera jamais.

Même après leur mort.

Épilogue : rivaux jusqu’à la mort

Les 2 hommes ne s’adresseront plus jamais la parole après leur rencontre de 1960.

Et les 2 entreprises seront des rivales pendant toutes ces années.

D’ailleurs elles le sont encore aujourd’hui.

Pourtant les 2 entreprises connaissent des destins différents.

En 1978, malgré des succès phénoménaux et une marque reconnue mondialement, Lamborghini fait faillite et après différents repreneurs, finit par être rachetée en 1998 par le groupe Volkswagen.

Ferrari, minée par des problèmes financiers, a été rachetée dès la fin des années 1960 par Fiat.

Enzo s’est acheté une tranquillité que le taureau n’a pas voulu mais a subi.

Mais les 2 entreprises semblent renaître de leurs cendres depuis plusieurs années.

Et notamment Lamborghini qui a fait plus de 1,6 milliards d’Euros de ventes en 2019 et est évaluée à 11 milliard $.

Ferruccio, après la vente et la perte de sa marque, a souhaité à la fin des années 1980 relancer une nouvelle voiture.

Mais il n’a finalement pas pu.

Il est décédé à l’âge de 76 ans d’une crise cardiaque.

Qui sait ce qui se serait passé si Enzo Ferrari avait écouté son client, Ferruccio Lamborghini ?

Une chose est sûre, Ferrari n’aurait pas gagné un concurrent.

Et Lamborghini ne serait jamais entré dans la légende.

Car provoquer et humilier un client peut avoir des conséquences inattendues.

Surtout quand ce client est un paysan fier et riche.

Surtout quand ce client est un taureau.

Et ça, c’est une autre histoire.

Notes

Ferrari vs Lamborghini: The Astonishing True Story – Discovery UK

The epic story behind Ferrari and Lamborghini Rivalry

The true story of how Lamborghini was born; it was Ferrari’s fault.

What are the origins of the Lamborghini?

How Enzo Ferrari Insulting Ferruccio Lamborghini Gave Birth To The World’s First Supercar

Automobile/Insolite. Savez vous pourquoi Enzo Ferrari et Ferruccio Lamborghini se détestaient ?

Ferruccio Lamborghini : l’homme qui défia Ferrari

La famille Lamborghini

Saga Lamborghini – Motorlegend

Leçon de négociation par Ferruccio Lamborghini

Table des matières

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